Stratégies européennes pour les universités. Un article de Raphael KEMPF.
Par Poolp1 le samedi 1 décembre 2007, 00:00 - Politiques éducatives en France ou en Europe (stratégie de Lisbonne, processus de Bologne...) - Lien permanent
Stratégies européennes pour les universités. Raphael KEMPF. Crime, Critique de la marchandisation des esprits, n° 3, décembre 2007. pp. 3-4. Edité par Le Lieu du crime.
L’actuel mouvement étudiant contre la loi LRU semble oublier que la France n’est pas une monade isolée du reste du monde : l’autonomie conférée par cette loi aux universités est l’application d’une stratégie créée par l’Union européenne pour les moderniser. L’abrogation de la loi LRU n’empêcherait donc pas l’Europe de continuer sa politique et de demander des comptes à la France au sujet de la mise en oeuvre de cette politique. Autrement dit, une nouvelle loi d’autonomie reviendrait à la charge dans les années qui viennent si n’est pas condamnée la stratégie européenne. Les étudiants français se focalisent malheureusement sur le gouvernement sans voir que de nouveaux lieux de pouvoir émergent, ailleurs ; ceux-ci étant bien moins visibles et autrement plus difficiles à combattre que celui-là. Ainsi faut-il espérer que la simple connaissance des politiques européennes poussera les étudiants à élargir leur champ d’action.
En 2000, à Lisbonne, l’Europe a défini sa politique générale, qui vise à faire du continent « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010 ». Sa déclinaison universitaire cherche à « mobiliser les cerveaux européens » (docs B et C) en vue d’atteindre l’objectif susmentionné. Les étudiants et les universités se voient donc contraints de s’offrir corps et âme à un impératif économique : augmenter la croissance, la productivité et la compétitivité européennes. Les techniques employées se déclinent selon quatre axes.
Les universités sont des acteurs économiques
L’université européenne, devant « réussir dans une économie de la connaissance globalisée » (D), doit être « compétitive » (A) « pour être en mesure de rivaliser avec les meilleurs du monde » (B). Cet objectif clair se concrétise dans une politique qui ne l’est pas moins : les universités étant des « acteurs économiques », elles devront être gérées comme tels. Ainsi, « l’autonomie est indispensable » (C) et doit se fonder sur de « nouveaux modèles de gouvernance interne basés sur l’adoption de priorités stratégiques et sur une gestion professionnelle de leurs ressources humaines, de leurs investissements et de leurs procédures administratives ».
Cette autonomie poussera les universités à agir par ellesmêmes dans un environnement concurrentiel ; et cela devrait, normalement, les inciter à prendre des initiatives pédagogiques dont l’évaluation sera réalisée par la réactivité – ou non – des marchés, avec le risque que soit légitimé l’échec des universités n’ayant pas répondu à ces désirs.
Répondre mieux et plus rapidement à ce que demandent les marchés
Rares sont ceux qui contestent le fait que l’université doit « préparer les étudiants à leurs futures carrières professionnelles » (A). Ils seraient plus nombreux si les conséquences de cette affirmation bénigne étaient connues. Ainsi, « les cursus universitaires devraient être structurés de telle manière qu’ils augmentent directement l’employabilité des diplômés » (D), et il s’agit d’élaborer des « programmes de formation répondant au besoin de l’industrie de disposer de diplômés et chercheurs bien formés » (C). Dans cette logique, il est tout à fait normal que « les universités européennes doivent devenir des partenaires plus attrayants pour l’industrie » (C). En effet, « les partenariats structurés avec le monde des entreprises créent des opportunités pour les universités afin d’améliorer le partage des résultats de la recherche, des droits de propriété intellectuelle, des brevets et des licences, notamment par la création de jeunes pousses ou de parcs scientifiques sur leur campus ». En clair : ces partenariats inciteront les universités à se transformer en industries produisant des connaissances utilisables par les marchés, en leur permettant d’en récupérer les fruits. Restera-t-il une place pour un savoir qui n’est pas immédiatement transformable en taux de profit ?
Diversifier les sources de financement
Préambule : les universités étant des acteurs économiques productifs, elles « devraient être financées davantage pour ce qu’elles font que pour ce qu’elles sont, en basant le financement sur les résultats qu’elles produisent plutôt que simplement sur les moyens qu’elles utilisent » (D). Il est donc « évident qu’une partie nettement plus importante du financement des universités européennes doit provenir de l’industrie » (C). « Pour ce qui concerne plus particulièrement la recherche, les universités doivent assumer une plus grande responsabilité pour leur propre viabilité financière à long terme : ceci implique une démarche proactive de diversification de leurs sources de financement de la recherche grâce à des collaborations avec des entreprises (y compris dans le cadre de consortiums par-delà les frontières), des fondations et d’autres pourvoyeurs de fonds privés. » (D) Par ailleurs, la question de l’augmentation des frais d’inscription est clairement débattue : « Les universités qui préconisent la perception de droits d’inscription majorés font principalement valoir comme argument que cela augmenterait la qualité de l’éducation supérieure. Certains analystes relèvent également que la majoration des droits d’inscription pourrait dans la pratique rendre les études plus accessibles aux étudiants provenant des groupes de la population ayant les revenus les plus bas si les fonds supplémentaires étaient utilisés pour alimenter un système d’aide efficace destiné aux étudiants. »(C).
L’étudiant-entrepreneur
Il est nécessaire de « favoriser une culture entrepreneuriale chez les étudiants et les chercheurs » (D) pour permettre à ces agents économiques de 3 Stratégies européennes transformer leurs produits (le savoir) en capital sur les marchés. Pour cela, « les universités et les établissements d’enseignement technique doivent faire de la formation à l’entrepreneuriat un élément important de leurs cursus, réparti sur plusieurs matières, et obliger ou encourager les étudiants à participer à des cours dans ce domaine. En combinant des mentalités et des compétences entrepreneuriales avec l’excellence dans le cadre d’études scientifiques et techniques, il devrait être possible de permettre aux étudiants et aux chercheurs de mieux commercialiser leurs idées et les nouvelles technologies élaborées. » (E) Le statut de la connaissance change donc fondamentalement au vu de cette stratégie : elle est marchandisée et sa valeur est réduite à n’être plus que « la force motrice de notre future compétitivité » (C). Les universités sont ainsi contraintes de répondre à des seuls objectifs économiques, incompatibles avec la défense d’un savoir, d’une culture et d’une critique libres et nécessaires à la construction d’une société juste et fondée sur des valeurs non marchandes. Plus dangereuse encore est cette idée selon laquelle l’Europe doit gagner dans la mondialisation. Cette victoire ne sera possible que si les étudiants sont enrégimentés, que si leurs cerveaux sont mobilisés pour atteindre cet objectif. Verrons-nous le jour où le refus de prendre part à cette campagne sera considéré comme une désertion ? Accepterons-nous que la victoire de l’Europe dans la mondialisation ait pour conséquence la défaite de milliards d’hommes et de femmes n’ayant pas réussi à être compétitifs ? Souhaitonsnous vivre dans une société où notre cerveau doit être utilisé pour augmenter la croissance ? La prochaine réunion formelle des ministres européens de l’éducation relative à cette stratégie se tiendra à Louvain-la-Neuve et Leuven (Belgique) les 28 et 29 avril 2009. Espérons que, d’ici là, les étudiants européens seront alertés et questionneront les stratégies mises en place pour l’université dans ces instances. R. K.
A. Communiqué de Londres des ministres européens chargés de l’enseignement supérieur, 18 mai 2007.
B. Résolution du Conseil. « Mobilisation des cerveaux européens : permettre aux universités de contribuer pleinement à la stratégie de Lisbonne », 24 novembre 2005.
C. Communication de la Commission. « Mobiliser les cerveaux européens : permettre aux universités de contribuer pleinement à la stratégie de Lisbonne », 20 avril 2005.
D. Communication de la Commission. « Faire réussir le projet de modernisation pour les universités : formation, recherche et innovation », 10 mai 2006.
E. Communication de la Commission. « Mise en oeuvre du programme communautaire de Lisbonne : stimuler l’esprit d’entreprise par l’enseignement et l’apprentissage », 13 février 2006.