Mamadou m'a dit - Lutte des foyers, Révolution Afrique, Africa fête...
Editions Syllepse, mai 2008, 221 pages, ISBN : 978-2-84950-17-95, prix : 20 €
4ème de couverture :
Mamadou Konté est mort à l'âge de 59 ans le 20 juin 2007. Il était "le Mamadou" de la fameuse chanson de François Béranger : Mamadou m'a dit...
Il a été l'organisateur dès les années 1980 de concerts connus en France, en Afrique et aux Etats-Unis sous le nom d'Africa Fête, dont l'engouement tient autant à la musique qu'au sens politique que Mamadou a toujours revendiqué. Très peu de gens connaissent cependant son engagement, sous le pseudonyme de Matthieu, dans les luttes des ouvriers immigrés de la France des années 1970. C'est ce parcours méconnu de Mamadou et de ses camarades, au travers de la longue expérience collective du groupe "Révolution Afrique", vécue de 1969 à 1982, que ce livre révèle.
Au-delà de la figure de Mamadou Konté, ce sont la réalité et l'expérience sans équivalent d'une génération de travailleurs africains en France qui sont ici restituées.
Recueilli dans la vive émotion du deuil récent, c'est un récit mémoriel qui ne prétend pas "revisiter" l'histoire mais avant tout raconter et retracer ce qui a été vécu, pensé, accompli, par ceux qui en furent les acteurs.
L'auteur, Gilles de Staal, connu sous le pseudonyme militant de Harpo, est artiste peintre et a été l'un des fondateurs de l'hebdomadaire Politis. Il a rencontré Mamadou Konté en 1969. Ils avaient l'un et l'autre 21 ans. A partir de là, leurs vies ont suivi un cours aussi imprévisible pour l'un que pour l'autre, et ils ne se sont plus séparés durant treize ans. C'est ensemble qu'ils créèrent les premières organisations de luttes dans les foyers, puis "Révolution Afrique", c'est ensemble qu'en janvier 1978 ils "inventèrent" Africa Fête.
Voir la table des matières.
Extraits :
"Il est évident que tous ces gars, qui étaient dans des foyers où régnait une certaine effervescence, qui allaient voir ces films à Barbès, avec ces héros pas très conformistes, ne rêvaient pas à des révolutionnaires qui ressemblent juste à des maîtres d'école. Ce style leur plaisait. Quand nous fûmes interdits par décret, un peu plus tard, nous organisâmes des distributions de tracts bien plus spectaculaires : on préparait des poubelles dans lesquelles on disposait un ou plusieurs mortiers de feu d'artifice et l'on préparait de grosses fusées de feu d'artifice en les bourrant de tracts réclamant la liberté politique pour les travailleurs africains, avec un système d'allumage en série pas trop long. Une équipe banale installait en journée les poubelles, avec les soeurs municipales, à Strasbourg Saint-Denis, Bonne Nouvelle, Anvers, gare du Nord, à l'écart des passages, au milieu des places et, à l'heure dite, un "passant" déclenchait discrètement le feu d'artifice, qui commençait par un fracassant "marron" haut dans le ciel, puis les fusées qui, en éclatant, laissaient retomber sur la place une pluie de tracts des "combattants de la liberté"... très bruyant et très joli. Stupéfaction. Et succès assuré chez la foule qui se précipitait pour prendre les milliers de tracts qui tombaient du ciel avec la belle bleue et la belle rouge." (p.135-6)
"S'il y avait une chose, dans tout notre héritage politique dont il se sentait porteur, qui lui tenait à coeur, c'était bien cette idée qu'il fallait rompre les barrières identitaires, la culture des particularismes, le nationalisme. Faire comprendre aux Français les plus "gaulois" qu'ils étaient bien plus "nègres" qu'ils ne l'imaginaient, et aux plus noirs des Africains, qu'ils étaient bien plus européens qu'ils ne le prétendaient. Que ce temps où les métropoles étaient d'un côté de la mer et les colonies de l'autre côté était fini. Que les Africains n'avaient rien à gagner à une prétendue pureté culturelle ou identitaire, ni les Français à leur solidarité condescendante pour que "l'Afrique se développe". Et encore moins, bien sûr, à croire qu'ils risquaient quelque chose à s'ouvrir aux mouvements d'immigrations. "Anké miskiné, Djama né n'tanga...", "Il proletario non ha nazione...", "Le prolétariat n'a pas de patrie", cette idée qu'il avait tant aimée... cette idée qui semblait le définir. La répandre, pour de bon, pas en ânonnant la formule, mais en faisant d'elle quelque chose qui est peu à peu ressenti par le plus grand nombre, c'est aussi une condition de la révolution... Pas la seule, bien sûr ! Sauf que, pour la révolution, il n'avait pas les moyens, pour l'instant. Pour ça, par contre, il avait des idées et un outil. Fragile certes, mais utilisable. Africa Fête, la musique." (p.216)
Un avis de Poolp :
Un récit biographique consacré à la figure de Mamadou Konté suffirait à faire tout l'intérêt d'un tel livre. Mais il ne s'agit finalement pas de cela*, et plutôt de retracer le vécu partagé de luttes intenses, dans la période ouverte par 68 en France et ailleurs dans le monde, allant de 1969 à 1978 pour l'essentiel. Cette actualisation d'un passé récent permet tout à la fois de mesurer encore à quel point les temps présents lui ressemblent peu, et à quel point, aussi, les mêmes questions taraudantes demeurent, comme, entre autres, ce sempercolonialisme incarné alors par des fantoches néo-coloniaux (au Sénégal, Omar Diop Blondin est torturé à mort, sous la présidence d'un Senghor loin d'avoir pris le visage bonnasse qu'il aura plus tard, et les luttes relatées, outre dans l'Hexagone, renvoient au Mali, au Congo, à Djibouti, à d'autres mouvements de libération encore et à la révolution portugaise...), aujourd'hui toujours résumé dans la Françafrique.
*Ce récit biographique, sous la plume de Patricia Tang, est en préparation. Mamadou m'a dit constitue la transcription des entretiens que celle-ci a réalisés à Sao Paulo avec Gilles de Staal, peu après la disparition de Mamadou Konté, du 13 au 18 juillet 2007, dans une coulée de mémoire mettant en lumière la dimension collective d'une aventure qui ne prend sens qu'ainsi.