23/01/2016

Non à l'offensive contre la liberté d'enseignement et de recherche en Turquie

Un collectif a fait paraître dans Le Monde une tribune s'élevant contre l'état extrêmement préoccupant des libertés académiques en Turquie : des universitaires ayant initié et signé une pétition en faveur de la reprise de négociations de paix dans les régions kurdes sont ainsi actuellement menacés de façon directe, notamment par des institutions étatiques qui ont initié des procédures de licenciement (YÖK, l'équivalent du C.N.U, ou le Tübitak, l'équivalent du CNRS). La situation est particulièrement préoccupante pour les jeunes universitaires travaillant dans de petites universités en Turquie et qui sont en butte aux attaques de leur hiérarchie.
On peut s'informer et également signer une pétition en ligne.

M. Erdogan, cessez votre offensive contre la liberté de recherche et d’enseignement en Turquie

Par un collectif

Alors que la Turquie est la cible de sanglants attentats perpétrés sur son territoire par l'Etat islamique (Diyarbakir et Suruç, juin 2015 ; Ankara, 10 octobre 2015 ; Istanbul, 12 janvier 2016), les pouvoirs d’Etat emmenés par le président de la République Recep Tayyip Erdogan s’acharnent sur la minorité kurde désignée comme la principale source de terrorisme, au risque de plonger le pays dans un état de guerre civile généralisé.
Le 10 janvier 2016, des « universitaires pour la paix » ont lancé une pétition où ils affirment qu’ils « ne [seront] pas complices de ce crime ». Plus de 1 100 enseignants-chercheurs, appartenant à 89 universités de Turquie, en appellent aux droits des citoyens de la République de Turquie garantis par la Constitution turque et par les conventions internationales ; ils signalent à l’attention publique nationale et internationale le couvre-feu imposé depuis des semaines par l’État et l'armée dans plusieurs villes kurdes du Sud-Est du pays ­ – au milieu de l’indifférence générale de l'Union européenne qui attend surtout de la Turquie qu’elle retienne sur son territoire les réfugiés du Moyen-Orient ; ils révèlent comment la population de ces villes est privée d’écoles, de services publics, de soins médicaux, de nourriture, de tout – au point qu’il ne leur est même plus possible d’enterrer leurs proches dont les cadavres sont abandonnés à même la rue.
Cette prise de position de scientifiques et d’intellectuels de Turquie a été jugée intolérable par le pouvoir d’Ankara qui a aussitôt déclenché une répression de grande envergure. Sur l’ordre du gouvernement et du président Erdogan lui-même, le YÖK ou Conseil de l'enseignement supérieur, une institution héritée de la dictature militaire de 1980, s’est saisi du cas des signataires, annonçant que le « nécessaire sera fait ». Des dizaines d’universités ont lancé des procédures internes contre des membres de leur faculté. Les parquets ont actionné contre tous les signataires le vaste arsenal judiciaire existant contre les dissidents, l’article 301 du code pénal (« insulte à la nation turque et à l’Etat turc ») et la loi anti-terreur (« propagande en faveur d’organisations terroristes »). Les premières gardes à vue ont commencé à Koaceli vendredi 15 janvier au matin.
L’action répressive de l’État se démultiplie à travers des campagnes de dénonciation des médias pro-gouvernementaux et des réseaux islamo-nationalistes soutenant le pouvoir. Les appels à la violence et les menaces ciblées sont ainsi permanents. Des milieux d’extrême droite proches du gouvernement recommandent ouvertement le meurtre collectif des « traîtres », des « intellectuels assassins », annonçant qu’ils vont « baigner dans le sang » des signataires promis à l’égorgement. Des croix rouges apparaissent sur la porte des bureaux de plusieurs d’entre eux.
La violence multiforme dirigée contre les signataires de la pétition « Nous ne serons pas complices de ce crime ! » s’inscrit dans la continuité de la politique que poursuit le pouvoir AKP (le parti majoritaire) depuis des années contre les chercheurs, universitaires et intellectuels exerçant leur pouvoir critique sur des sujets réputés « sensibles ». D’innombrables professeurs, journalistes, écrivains, ont payé – et continuent à payer – un prix exorbitant pour leur engagement en faveur d’une société démocratique et pacifique.
Une bataille définitive est engagée en Turquie contre la liberté de recherche et d’enseignement, fondement d’une pensée critique qui insupporte un pouvoir de plus en plus absolu. Les « Universitaires pour la paix » ont annoncé leur intention de répéter leur acte d’engagement. En Turquie, de centaines de journalistes, d’éditeurs, d’avocats, de cinéastes, d’artistes, ont déclaré publiquement leur soutien, élargissant le front démocratique. Au moment où l’Union Européenne accorde une aide financière ainsi qu’un crédit politique à M. Erdogan, les rapports de solidarité s’établissent entre les chercheurs turcs menacés et leurs collègues du monde entier aussitôt mobilisés. Il a fallu deux jours à peine, les 14 et 15 janvier, pour que s’organisent, en Europe et en Amérique du nord, d’impressionnantes initiatives croisées - lettres ouvertes, appels, pétitions, messages, remontées d’informations – preuve que l’internationale des chercheurs (souvent associée à celle des écrivains) est une réalité quand les droits fondamentaux et l’avenir des sociétés sont en jeu. C’est une force vigilante, déterminée, qui dure depuis longtemps et qui n’est pas prête de s’éteindre.

Groupe international de travail pour la liberté de recherche et d’enseignement en Turquie composé de Hamit Bozarslan (directeur d’étude à l’EHESS) ; Yves Déloye (professeur des Universités à Sciences Po Bordeaux ) ; Vincent Duclert (chercheur à l’EHESS) ; Diana Gonzalez (enseignante à Science Po Paris) ; Emine Sarikartal (traductrice) ; Ferhat Taylan (directeur de programme au CIPH).

17/01/2016

Dans les ruines fumantes de l'université

Poolp avait déjà signalé la parution de l'ouvrage de Christophe Granger, mais voici un article qui en dit plus...

Un livre : "La destruction de l’université française". Compte-rendu et entretien avec Christophe Granger, par Jérome Lamy et Arnaud Saint-Martin (Laboratoire PRINTEMPS Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Révolution permanente, 16 janvier 2015.

Voici un livre cinglant. Tranchant même. D’une lecture aussi lucide qu’intransigeante. Depuis vingt ans il s’est passé quelque chose dans l’Université française (entendue comme l’ensemble des ressources de la recherche scientifique et de sa transmission) et Christophe Granger en livre une chronique implacable. On peut résumer l’idée centrale du livre de cette façon : la précarisation et le délabrement actuels de l’Université ne sont pas les conséquences dramatiques d’une néolibéralisation à marche forcée, ils sont le but recherché par les idéologues de la trop fameuse « économie du savoir ». Il s’agit bien de faire céder la double spécificité d’un champ scientifique relativement autonome, à savoir le contrôle par les pairs – reconnus comme tels – du contenu des connaissances produites et enseignées ainsi que la maîtrise des carrières par des instances professionnelles. C’est sur cette légitimité duelle que les agents actifs du capitalisme de la connaissance ont décidé de faire porter leurs actions les plus agressives. Avec, comme dans le cas de la LRU, la bénédiction des dirigeants politiques (très facilement) convaincus par la rhétorique usée jusqu’à la corde de la « compétitivité »et autres fadaises empruntées à l’économie orthodoxe qui n’en finit pas de ruiner tous les secteurs qu’elle met en coupes réglées.

L’ouvrage de Christophe Granger n’a rien d’une imprécation vaine, comme l’on en trouve régulièrement. Il s’agit d’un livre très documenté et construit selon une problématique concentrique, qui définit son objet et l’historicise. Sans lui dénier sa force pamphlétaire bienvenue, c’est à la rigueur du raisonnement que l’on doit la puissance argumentative du propos. L’auteur parvient à rassembler en moins de 200 pages les éléments d’un diagnostic implacable, préparant le terrain d’une politique de l’Université qui donne raison d’espérer encore un peu ¬– un peu car, on le devine en explorant les évolutions les plus inquiétantes et navrantes, le pronostic vital est déjà engagé.

Γίγνωα κεκαιρόν
(Connais le temps)

Remonter vers les débuts de l’Université moderne, ce n’est pas chercher un hypothétique âge d’or. C’est au contraire se donner les moyens de comprendre ce qui est aujourd’hui défait. Comme le note Christophe Granger en ce sens, l’une des conséquences de la crise permanente dans laquelle est plongée l’Université néolibéralisée est « l’oubli des généalogies » (p. 17).Le point de départ et d’inflexion historique du livre correspond à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, alors que les locaux universitaires sont délabrés et que le corps professoral est clivé entre les titulaires et des « adjoints » condamnés à errer dans l’antre d’un système d’enseignement et de recherche totalement misérable. Si Duruy avait imaginé que quelques ponts soient tendus entre ces deux conditions socio-intellectuelles, ce sont les réformateurs de la IIIe République qui vont repenser radicalement l’ordre universitaire – dans sa double acceptation de structuration des savoirs et de hiérarchisation professionnelle. Le changement qui survient est alors d’ampleur : ce ne sont pas simplement les locaux qui sont reconstruits ni les ambitions scientifiques qui sont déployées pour rattraper l’Allemagne – le grand « Autre » qui ne cesse d’influer sur les consciences gagnées par le déclinisme –, c’est la place même de la vie intellectuelle dans la société qui est renouvelée. L’État républicain s’appuie sur la Science et la Connaissance entend favoriser les lieux où ellessont produites, enseignées et discutées. Surtout, la prise en main par la puissance publique de la vocation intellectuelle met fin à l’omnipotence mécénale de la bourgeoisie. Alors que le siècle du romantisme s’achève, l’« autonomisation de la chose universitaire » est en marche (p. 36). D’autant qu’en interne, l’organisation de l’Université n’est plus clivée entre deux strates d’enseignement dont les carrières restaient résolument étanches. Désormais, des circulations sont possibles, des promotions dessinent des parcours professionnels. Il existe donc un « métier » d’universitaire et non plus des espaces sociaux indépendants entre l’aristocratie des professeurs en chaire et des subalternes plébéiens. Christophe Granger met ici au jour une transformation historique plus profonde qu’il n’y paraît : c’est une logique professionnelle de la vocation qui émerge et qui prend le pas sur une logique d’exclusion sociale. D’autant que l’accès au poste est régi par les pairs. Le travail d’autonomisation au cœur de l’Université est donc double : d’une part vis-à-vis des puissances de l’argent (puisque c’est la puissance publique qui assume son financement) et d’autre part, à l’intérieur même du corps professoral, qui ne fait qu’un, désormais. Bien sûr, cette organisation a été travaillée par toutes les secousses du 20e siècle,et l’on songe tout particulièrement aux saignées démographiques de la première Guerre mondiale. Mais c’est un édifice globalement structuré autour de la notion d’autonomie qui voit le jour en France à la fin du 19e siècle.

Ailleurs les choses sont parfois très différentes. Aux États-Unis, en particulier, le «  tournant capitaliste du savoir » (p. 45) se caractérise par une professionnalisation accrue des enseignements désormais alignés sur les exigences économiques les plus courantes. L’Université cesse d’être un espace de transmission d’une culture à visée universaliste, pour se transformer en petite boutique pour marché étroit du travail. Et, simultanément, c’est la profession d’universitaire qui est transformée par la logique capitaliste de la compétition (dans la délivrance des diplômes, l’occupation des chaires, etc.). Mais au 19e siècle se modèle-là ne franchit pas encore l’Atlantique.
Après le second conflit mondial, les élites réformistes françaises vont toutefois s’inspirer de ce modèle d’université : en associant l’idéal d’une « nouvelle bourgeoisie » des cadres et la croyance scientiste dans la solution technique à tous les problèmes, c’est un cadre nouveau qui s’esquisse. Parallèlement, les structures de l’Université n’ont pas encore changé, maintenant le principe d’une double autonomie au cœur de la mission d’enseignement et de recherche. Mais l’idéal glaçant d’un « individu rationnel » façonné dans les amphithéâtres selon le bon-vouloir du marché est clairement constitué en objectif technocratique dans la France d’après-guerre.
Menant avec obstination son programme de recherche (qui consiste à tenir l’Université pour un champ de luttes et un champ pris dans des luttes), Christophe Granger remarque que cette période voit resurgir la question des travailleurs non titulaires,du tout jeune CNRS notamment. Ceux-ci sont – à force de rapports de force – finalement peu à peu intégrés dans le corps universitaire, au sein duquel des passages et des relais entre statuts sont établis. La massification de l’Université (avec un afflux sans précédent d’étudiants) met en danger l’équilibre fragile entre les différentes autonomies en jeu. Les maitres-assistants des années 1960 sont pris entre la soumission à un certain ordre mandarinal (pour soutenir leur thèse) et la latence infinie dans leur position de subalterne. Cette première pression sur la profession universitaire n’affecte pas cependant le point fondamental sur lequel repose l’édifice de l’enseignement supérieur et de la recherche, à savoir sa relative unité. La réforme Savary dans les années 1980 va pourtant rétablir une certaine fluidité dans les carrières en simplifiant la hiérarchie des statuts.
Le constat est donc établi au terme de ce long parcours historique : globalement des années 1870 à l’orée des années 2000, un même «  mode linéaire d’organisation du métier d’universitaire » (p. 56) reconduit – parfois dans des tensions extrêmes – le principe d’une double autonomie (à l’intérieur du champ et à l’extérieur).

Carthago delenda est
("Et puis, il faut détruire Carthage", locution de Caton l’Ancien)

Christophe Granger montre ensuite la façon dont ce mode linéaire a été sciemment détruit. La conférence de Lisbonne en 2000 permet au Conseil Européen de poser les bases de son entreprise d’éradication de l’Université telle qu’elle avait été mise en œuvre depuis plus d’un siècle (puisque c’est bien de cela dont il s’agit).Évidemment, ce genre d’effraction politique ne peut se faire sans le recours à un lexique des plus dormitifs (et la lingua europae semble de ce point de vue un réservoir intarissable de vocabulaire technocratique, mélange d’antiphrases, de métalepses et de litotes). Voici donc venu le temps de l’ « économie de la connaissance » (et l’on pourrait bien avoir à faire ici à un oxymore involontaire…). Les « appels d’offre », les compétitions pour les budgets, la satisfaction des marchés (du travail, de la finance…), la quête d’une hypothétique « excellence » qui n’est jamais vraiment définie, ce qui rend plus désirable sa conquête. Plutôt que de parler de « conversion » de l’Université, Christophe Granger a raison d’évoquer une destruction. Cette destruction est programmée, massive, impitoyable. Et ce n’est pas là faire du catastrophisme à peu de frais. La démonstration argumentée vient à l’appui de ce constat somme toute factuel : l’Université n’est plus ce qu’elle était, elle n’est plus tout court. La persévérance du mot ne doit pas faire oublier que ce monde-là est en ruines. Ce moment spécifique dans la vie qui aménageait le temps comme un retrait du monde afin de se préparer à le transformer est devenu un calendrier pour « ECTS » cumulables en vue d’une maximisation de ses intérêts professionnels.

Mais ça n’est pas tout. Il y a, nous dit Christophe Granger, quelque chose de plus grand (et de plus fort aussi) que le néolibéralisme et sa mise en compétition généralisée des uns avec les autres. Ce méta-projet politique (qui ne se donne pas comme tel), c’est « une manière de défaire le monde  » (p. 61). Une opération d’envergure visant toutes les formes d’administration publique du bien commun (la justice, la santé et l’université) organise non pas le remplacement d’un type de rapports sociaux par un autre (incarné dans des institutions données), mais une béance programmée du commun. La « crise » (comme diagnostic, comme pratique, comme rhétorique, comme performance…) apparaît ici comme une «  technique de gouvernement » (p. 62) qui permet cette excavation de l’intérêt général. Les évangiles de cette nouvelle religion de la crise ont été rédigés au sein des organismes internationaux, comme l’OCDE ou la Banque Mondiale. Surtout, note Christophe Granger, c’est maintenant au tour des universités (après tant d’autres et avant tant d’autres) d’être délestés de leur substance. Le discours est rôdé, les arguments connus : « économie de la connaissance », marchandisation des savoirs, « valeurs ajoutées », « innovations », développement des « compétences » (au passage, tout le fatras idéologique du « Mode 2 » de la New Production of Knowledge, sociologie spontanée des administrateurs de la recherche) sont des mantras vides de sens du prosélytisme néolibéral. La Banque Mondiale a ainsi décrété, à la fin des années 1990, que l’enseignement supérieur était en crise : les objectifs de la croissance mondiale, de la marchandisation, de la compétitivité n’étaient pas atteints, il fallait donc s’en prendre aux universités, un des épicentres de la formation dans tous les pays du globe. L’Europe ne tarde pas à emboîter le pas des instances américaines pour empaqueter (notamment dans le processus de Bologne et la déclaration de Lisbonne) les mêmes mécanismes de destruction de l’Université. Et l’inversion du sens donné aux études supérieures de se loger précisément dans cette excavation des savoirs : ce qu’on attend désormais des universités, c’est qu’elles permettent par leur cursus de trouver une place sur le marché du travail. Ni plus ni moins. Fin de l’apprentissage de savoirs multiples destinés à émanciper les individus, terminé la quête critique d’une connaissance jamais donnée pour elle-même. Il faut maintenant se distribuer dans l’économie en fonction de critères d’utilité (p. 72).

Les instances et commentateurs d’obédience néolibérale (comme The Economist) identifient le problème des universités européennes dans leur trop grande dépendance à l’État. D’où l’appel à l’autonomie et à l’autofinancement des universités qui scandera l’action politique sur l’enseignement supérieur pendant les années 2000. Les établissements britanniques sont présentés en parangon d’une transformation managériale et financière. Christophe Granger donne ainsi les exemples d’institutions bancaires créant de toutes pièces des universités pour organiser « un commerce de diplômes et d’inscriptions universitaires » (p. 76). Il s’en suit (et la très vénérable Chambre des Communes, pourtant peu suspecte de gauchisme échevelé, s’en est émue) une absence de contrôle légal sur les diplômes délivrés ou sur les programmes proposés aux étudiants. Dans le même temps, le financement des études via des prêts proposés par les mêmes institutions bancaires qui ont créé l’université en question laisse apparaître la bonne grosse ficelle commerciale derrière le ripolinage managérial bidon. Il n’y a pas de petit profit, money is money, et après tout les banquiers du savoir pourront se sentir légitimés en comptant le nombre croissant des inscriptions.

Universités « à la carte » et marchands de certificats
L’originalité du propos de Christophe Granger ne réside pas temps, ici, dans cette description des mécanismes néolibéraux (finalement assez classiques et bien documentés aujourd’hui) que dans la prise en compte de leur inscription, en France notamment, dans un projet beaucoup plus vaste de désorganisation généralisée. Et ce chaos commence avec ces parcours étudiants prétendument « à la carte ». L’effet recherché, dans son simplisme le plus intentionnellement étroit, est une transformation des impétrants en « entrepreneurs de soi » visant les ECTS « rentables » en vue d’une place sur le marché du travail. On devine très bien derrière cette pseudo-rationalisation (car il faudra un jour que les économistes orthodoxes se fassent une idée plus précise de ce qu’est la rationalité, laquelle n’a rien à voir avec le pur calcul des intérêts personnels), une volonté même pas déguisée de tuer des disciplines honnies parce totalement irréductible à une critériologie marchande, les sciences humaines et sociales et les humanités tout particulièrement. L’Université devient dès lors, explique Granger, l’« antichambre des ressources humaines » (p. 83). Ce moment d’apprentissage n’est plus « un temps à part », relativement séparé du temps marchand (on ajoutera ici au tableau de l’auteur que la multiplication des « jobs étudiants » – sous couverts d’un apprentissage précoces des « vrais » règles de la vie – avait déjà bien incrusté l’idée que les études n’étaient pas si « à part » que cela) ; c’est un temps rendu au commun de la compétition et de l’entreprise de soi.

L’autonomie (réelle) des universitaires, celle qui leur faisait choisir collectivement et en conscience les contenus pédagogiques, les orientations de recherche, mais aussi qui leur permettait de constituer une communauté unique (indépendamment des hiérarchies de poste), est visée par cette destruction généralisée qu’a constitué la loi « Liberté et Responsabilité des Université » (qui sonnait déjà, un peu, comme « le bâton et la carotte », pour finalement n’être que « le bâton et le bâton »). Le pouvoir des instances passe du collégial au quasi-personnel, via les Présidents d’universités métamorphosés en chefs d’entreprise académique : et la conséquence était prévisible, les interventions dans les recrutements (saisissables à travers des cas de véto de président) se multiplient. C’est bien l’autonomie de la cooptation des pairs qui vient d’être sciemment défaite. Non qu’elle fonctionnait parfaitement auparavant, loin s’en faut. Non qu’elle garantissait une totale transparence des pratiques. Mais, dans son principe même, elle relevait d’une certaine idée de la gestion collective des entrées et des carrières. Et c’est ce principe là qu’on a voulu faire disparaître, pour le remplacer par un autre – celui d’une gestion plus managériale.

L’immixtion marchande est totale lorsque, dans un dialogue sidérant entre une ancienne ministre de la recherche et le responsable du MEDEF, que Christophe Granger rapporte, l’accord se fait, avec un enthousiasme proprement obscène, sur la nécessaire intégration des acteurs économiques aux stratégies universitaires (pp. 93-94). La « professionnalisation » des études, cette tarte à la crème du néolibéralisme (comme si les études non immédiatement « utiles » dans le monde économique n’avait aucune utilité) devient le leitmotiv de l’organisation des enseignements. Or –et l’auteur le souligne avec justesse– cette transformation des pratiques au sein de l’Université est d’abord la marque d’une victoire idéologique des tenants du capitalisme de la connaissance. Le passage par les fourches caudines des « projets » (à déposer selon des formats qui ne sont pas ceux que les universitaires ont choisi) illustre deux dépossessions, et donc deux formes de désorganisation : d’une part, la perte de maîtrise des manières de structurer une recherche (les questions à se poser, le temps à y consacrer… tout cela est aux mains de managers préparant les déposte-minutes des projets) ; d’autre part, la fin d’une émulation entretenue par les pairs au profit d’une compétition indexée sur des impératifs externes, économiques en l’occurrence (p. 99). Le résultat est une gigantesque randomisation systématique de tous et de tout : évaluation des projets, des parcours, des recherches, des résultats, des financements, des orientations… évaluation permanente comme une surveillance douce d’une orthopédie universitaire requalifiant toutes les pratiques du métier. On se demandera d’ailleurs si, à force d’évaluation, il reste du temps pour mener à bien ses tâches d’universitaire.

Christophe Granger remarque que c’est bien par le truchement des budgets universitaires en souffrance que l’on peut le mieux apprécier le « délabrement » actuel (p. 108). La liste serait longue des déficits et des resserrements budgétaires payés au prix de non renouvellement de CDD, de sélection dans les achats de livres par les bibliothèques universitaires (certaines années pas d’achat de livres de géographie, l’année suivante d’une autre discipline… l’ignorance tournante en quelque sorte). Mais le plus important, souligne Christophe Granger, est que cette mise en déficit chronique est, en elle-même, un instrument de gouvernement, un « choix politique » (p. 109). La paupérisation chronique n’est pas une fatalité à contrecarrer par des recherches de mécénat : elle est, froidement, une nouvelle pratique de l’action publique. En organisation la faiblesse des ressources, les tenants politiques d’une managérialisation de l’Université finalise le chaos. Car dans ce grand remuement pour faire advenir la ruine, tout le monde n’est pas perdant. Des institutions privées ont bénéficié (parallèlement à l’austérité imposée aux structures publiques) d’appréciables mannes de l’État : les grandes écoles de commerce, les écoles privés ou les prépas (de droit, de pharmacie, de médecine) ont, d’une façon ou d’une autre, entrepris une forme de prédation de l’argent public. Soit par des ressources directement affectées, soit, indirectement par des compétences captées (comme les enseignants des universités monnayant leurs savoirs dans les prépas payantes). Et l’on n’entrera pas ici dans les disputes aussi usantes que dérangeantes au sujet des ineffables créatures institutionnelles de la nouvelle carte de l’« ESR » made in France (cf. les « communautés d’universités et établissements »), laquelle est dessinée pour (re)monter dans le« classement de Shanghai », ce PMU de l’université globalisée. Misère de l’imagination gestionnaire au pouvoir.

Etiam periere ruinæ
("Les ruines même ont péri", locution de Lucain)

La troisième partie de l’ouvrage constitue, à n’en pas douter, l’originalité la plus marquante du travail de Christophe Granger. Parce qu’il aborde frontalement la question des précaires, c’est toute l’organisation pratique de la recherche et de l’enseignement dans le chaos organisé et souhaité qui est mise au jour. La précarisation généralisée de la profession d’universitaire n’est pas un corollaire de l’entreprise néolibérale de mise en concurrence de tous avec tous, elle en est le but. Ce n’est pas une conséquence, c’est une patiente (dé)construction.

(...) lire la suite de l'article et l'entretien avec Christophe Granger sur Révolution permanente.

___________
Note Poolp

On fera le rapprochement avec, parmi les articles récents, "Les belles étrennes du gouvernement à Polytechnique" (L'Humanité, 4 janvier 2016) et "Nos universités championnes de l'emploi" (La Dépêche, 16 janvier 2015). A propos des "petits profits" des institutions bancaires", on pensera aussi aux nouvelles cartes des étudiants et des personnels universitaires ("carte ISLY") que le CNOUS a mis en oeuvre récemment par convention avec le groupe BPCE, via un compte S-money, espérant ainsi, notamment, "à termes fidéliser une population d’étudiants non encore domiciliée dans ses réseaux commerciaux"...

08/01/2016

Les belles étrennes du gouvernement à Polytechnique. Un article de Sylvie Ducatteau (L'Huma)

Les belles étrennes du gouvernement à Polytechnique, Sylvie Ducatteau, L'Humanité, 4 janvier 2016.

Pour « conquérir » de nouveaux marchés sur la scène internationale, l’école polytechnique lance un nouveau « Bachelor », 100 % anglophone. le ticket d’entrée s’élève à 10000 euros par an.
L’école la plus élitiste de France verra son budget doubler grâce à la générosité de l’État, qui lui accorde 60 millions d’euros supplémentaires
en cinq ans. Soit quasiment l’équivalent des fonds alloués en 2016 à l’ensemble des universités soumises au pain sec de l’austérité.

Les universités en rêvaient. L’École polytechnique l’a obtenu. Le budget de l’école la plus élitiste de France sera renfloué de 60 millions d’euros en cinq ans. De belles étrennes annoncées, le 15 décembre, par pas moins de trois membres du gouvernement : Jean-Yves Le Drian, le ministre de la Défense, Emmanuel Macron, le ministre de l’Économie, et le secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et la Recherche, Thierry Mandon. Tous ont fait le déplacement à Palaiseau, le siège de l’école, pour annoncer la bonne nouvelle au conseil d’administration et à son président, Jacques Biot. Ce dernier, polytechnicien, se présente dans la presse économique comme un chef d’entreprise en mal de capitaux face à un environnement international très compétitif. « Nous avons les mêmes contraintes que l’industrie bancaire ou aéronautique », expliquait-il dans le journal l’Opinion en juin dernier. Le message a visiblement été bien reçu au plus haut sommet de l’État.

Le cadeau est monumental au regard de la rallonge de 65 millions d’euros que devront se partager cette année l’ensemble des universités et autres écoles publiques de l’enseignement supérieur. D’un côté 2 943 élèves, l’équivalent d’un gros lycée. De l’autre 1,5 million d’étudiants, dont 65 000 supplémentaires pour la seule rentrée 2015 sous le simple effet démographique. « Le gouvernement fait un choix hautement politique. Il place des billes sur une école de l’entre-soi. Cela va à l’encontre de l’intérêt général. Il choisit l’excellence d’une formation au profit du petit nombre », dénonce Alexandre Leroy, président de la Fédération des associations générales étudiantes (Fage). Il ne décolère pas, d’autant qu’il garde en mémoire les propos de Thierry Mandon. Interpellé de tous côtés sur les conditions désastreuses de la rentrée universitaire, le secrétaire d’État avait jugé « faisable d’investir un milliard pour l’université » tout en reconnaissant que cette décision relevait d’« un choix politique ». Le choix politique, en bout de course, tourne à l’avantage des X, comme on aime s’appeler entre polytechniciens. Il privilégie surtout le marketing et la concurrence internationale.La marque « Polytechnique » se voit en effet confier le rôle de vaisseau amiral de la France sur la scène internationale lancé dans la compétition effrénée entre les établissements de l’enseignement supérieur.
L’argent de l’État va y pourvoir en finançant notamment la création d’un nouveau bachelor. Un diplôme en trois ans pour lequel les étudiants devront débourser 10 000 euros par an. Les cours y seront dispensés en anglais. À terme, ce sera également le cas pour la moitié des enseignements de l’école. « Nous n’avons rien contre l’excellence mais à la condition que tout le monde puisse y parvenir. Là, on est très loin de la démocratisation de l’enseignement supérieur qu’applaudissent des deux mains Thierry Mandon, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, et même François Hollande. Ils font le choix de l’incohérence et de la provocation », renchérit le responsable de la Fage.

D'autant que la part d’élèves rejoignant un corps de l’état à la fin de leurs études n'est que de 17, 5%, soit à Peine 70 des 400 diplômés promus chaque année.

40 000 euros pour un « X », dix fois moins pour un étudiant lambda
Depuis deux siècles, la vieille dame qui s’attache sans sourciller à reproduire l’élite républicaine sous le sceau militaire a toujours été choyée. Elle se situe au premier rang des établissements les mieux dotés de France, avec un budget total de 119 millions d’euros en 2014 dont 76 millions de dotations de l’État. S’y ajoute l’argent collecté par la fondation de l’école, qui regroupe le fleuron du grand patronat qui vient de lancer un appel aux dons avec l’objectif de multiplier par deux les étrennes du gouvernement.
D’ici quatre ans, la grande école disposera d’un budget de 250 millions d’euros, soit l’équivalent de celui de Paris-Descartes ou d’une université de province qui accueille 30 000 à 40 000 étudiants. D’où le calcul amer d’Alexandre Leroy : « Cela représente 4 000 euros pour un étudiant lambda contre 40 000 euros pour un élève de Polytechnique. »

A peine 13 % de boursiers
et 20 % de femmes
L’aisance a du bon. Les X sont rémunérés et perçoivent 900 euros par mois. En contrepartie, ils doivent travailler pour l’État durant dix ans. Mais ils sont en réalité de plus en plus nombreux à tourner le dos aux affaires publiques au profit des entreprises privées. Ils vivent sur le campus qu’ils appellent « Platâl », en référence au plateau de Saclay où l’école est implantée.
(...) lire la suite de l'article sur L'Humanité.

05/01/2016

Pétition de soutien à l'universitaire Bernard Mezzadri poursuivi pour incitation à la discrimination, à la haine ou à la violence

Un enseignant-chercheur poursuivi pour avoir cité M. Valls

Pétition de soutien à Bernard Mezzadri

Le mercredi 27 janvier 2016, à 14h, Bernard Mezzadri, maître de conférences à l’université d’Avignon et des Pays de Vaucluse (UAPV), comparaîtra devant le tribunal correctionnel d’Avignon (Palais de justice, 2 boulevard Limbert) au motif qu'il aurait « provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».

Cette citation à comparaître fait suite à un message diffusé en mai 2015 par Bernard Mezzadri sur une liste de discussion interne réservée aux enseignants-chercheurs et personnels de son établissement (« debat-uapv »), où, à l’occasion de la rencontre d’une délégation de l’université avec le premier ministre, il rappelait ironiquement les propos de M. Valls sur le marché d’Évry – dont alors il était le maire –, dans les termes suivants : « J'espère qu'en cette grande occasion la délégation de l'UAPV comptera suffisamment de "blancos" (et pas trop de basanés), afin de ne pas donner une trop mauvaise image de notre établissement. »

Celui qui était alors président de l'UAPV, Emmanuel Éthis, et son service juridique ont cru de leur devoir de « signaler » au procureur de la république cette contribution, dont l’intention évidente était de dénoncer sarcastiquement les propos xénophobes de M. Valls.
Du reste, M. Valls a lui-même fait l'objet de deux plaintes pour provocation à la discrimination raciale, en raison de ses propos concernant les Roms en 2013, quand il était ministre de l'intérieur [note Poolp : plainte déposée devant la Cour de justice de la République...].

Les signataires de cette pétition dénoncent :

* le comportement des autorités de l’université d’Avignon et de son président d'alors, qui, au lieu de se poser en garants de la liberté de pensée et d’expression au sein de leur établissement, entendaient la museler par une sordide tentative d'intimidation ;
* la décision du procureur de répondre à cette sollicitation indigne ;
* le choix du chef d’inculpation, délibérément infamant, puisqu’il attribue calomnieusement au prévenu des idées et intentions contraires à ce qu’il a toujours défendu, jusques et y compris dans le message incriminé.


Les signataires de cette pétition :
* condamnent les propos de M. Valls auxquels Bernard Mezzadri faisait ironiquement référence ;
* demandent la relaxe pure et simple de Bernard Mezzadri.

(...)  Voir la liste des premiers signataires sur le site de la pétition : http://www.petitions24.net/un_enseignant-chercheur_poursuivi_pour_avoir_cite_m_valls
MàJ du 26/01/16 : Lire un portrait de Bernard Mezzadri sur Liberation.fr. Voir également son témoignage sur Le + de l'Obs.
_________
Note Poolp
On peut supposer que l'ancien président de l'UAPV a utilisé les dispositions de l'article 40 du code de procédure pénale pour interpeller le procureur de la république sur ce qu'il a pensé être un délit de la part de cet enseignant. S'il y avait acquittement, relaxe ou non-lieu à l'issu du procès, le président de l'UAPV pourrait-il s'avérer coupable de dénonciation calomnieuse (art.226-10 du Code Pénal) ?...
Gaffe aux listes de discussion internes ! Afficher l'image d'origine

08/12/2015

Rouen : le professeur l’emporte contre son université devant le tribunal administratif

Brève lue sur Paris Normandie.fr, 7 décembre 2015.

Rouen : le professeur l’emporte contre son université devant le tribunal administratif
Loi. L’université est régie par des règles qui sont loin de la libre administration. Explications.

En 2007, la France adoptait la loi LRU sur l’autonomie des universités. Objectif : rendre la recherche plus lisible, plus attractive et donner une plus forte gouvernance aux présidents des universités.
Cas concret devant le tribunal administratif récemment, avec François Gaudin, professeur d’université spécialiste des sciences du langage, qui contestait devant la juridiction un refus d’attribution d’un congé de recherche et de conversion thématique.
« La décision attaquée est entachée d’illégalité et doit être annulée »
, a tranché le tribunal administratif, en estimant que le conseil scientifique de l’établissement avait émis un avis favorable et que la présidence de l’université ne pouvait que suivre cet avis.
Dans ses conclusions, la présidence de l’université de Rouen avait d’ailleurs indiqué « qu’aucune règle ne précise la nature juridique conforme des avis émis par les commissions, de sorte que le président dispose d’un pouvoir d’appréciation... La décision de prendre un tel arrêté [en l’espèce l’octroi d’un congé de recherche, NDLR] relève d’une appréciation d’opportunité et donc d’une situation de pouvoir discrétionnaire. » C’est précisément contre cette vision des choses que le tribunal administratif a rendu son jugement, lequel peut être frappé d’appel.

Une décision qui va faire jurisprudence
« Le fond de l’affaire réside dans le pouvoir actuel des présidents d’université »,
confie hors audience François Gaudin. « Avec le LRU, ils n’ont plus aucun contre-pouvoir... Rouen revendique un « pouvoir discrétionnaire » – ce contre quoi l’université française moderne s’est constituée. L’intérêt de cette décision est qu’elle va faire jurisprudence et sera utilisable par les collègues français et pas seulement localement. »
Autre thématique que ce jugement aborde : le statut des professeurs d’université, nommés par le président de la République, dont les libertés sont garanties tant par la Constitution que par le code de l’éducation, et qui ont la possibilité d’être nommés dans une université mais peuvent appartenir à un laboratoire d’un autre établissement.

05/12/2015

Le programme d’investissements d’avenir : une démarche exceptionnelle, des dérives à corriger. Un rapport de la Cour des comptes

Le programme d’investissements d’avenir : une démarche exceptionnelle, des dérives à corriger, Cour des comptes, 2 décembre 2015, 187 p.

Texte de présentation de la Cour des comptes
« La Cour des comptes rend public, le 2 décembre 2015, un rapport sur le programme d’investissements d’avenir (PIA) : une démarche exceptionnelle, des dérives à corriger. Le PIA met en œuvre le rapport « Investir pour l’avenir : priorités stratégiques d’investissement et emprunt national », remis en 2009 au Président de la République. Il a été doté à cette fin de 35 Md€, inscrits dans la loi de finances rectificative du 9 mars 2010. Le premier PIA (PIA1) a été inscrit dans un cadre dérogatoire, tant en matière de gouvernance que de gestion budgétaire, justifié par le caractère exceptionnel de la démarche. La pérennisation de celle-ci, avec un second PIA en 2014 (PIA2) et l’annonce d’un troisième (PIA3), impose aujourd’hui le retour au droit commun en matière de gestion budgétaire et financière. Le PIA a cependant permis de développer des pratiques, notamment de sélection des projets et d’évaluation, qui gagneraient à être généralisées ».

[p. 105]
La Cour formule les recommandations suivantes :
1. pour assurer une meilleure compréhension et une plus grande transparence des résultats du PIA, mieux définir les données budgétaires et financières, en particulier les montants disponibles
pour financer les opérations, la mesure de l’avancement du programme, la définition de l’effet de levier et des cofinancements, la comptabilisation des retours financiers ;
2. définir les conditions de retour sur investissement adaptées aux types et aux tailles des projets, dès les AAP et les décisions d’engagements ;
3. élargir le périmètre des normes de dépenses aux décaissements annuels effectués par les opérateurs dans le cadre de la mise en oeuvre du PIA (dotations consommables et intérêts versés au titre des
dotations non consommables) ;
4. clarifier rapidement le devenir des dotations non consommables des Idex et des Labex afin de ne pas créer d’engagements de dépenses budgétaires pour l’État sans limitation de durée ;
5. proscrire le recours à des opérateurs « écrans » dont l’intervention est sans utilité par rapport à la gestion budgétaire habituelle des opérations concernées ;
6. organiser le pilotage interministériel et transversal du PIA ;
7. poursuivre la simplification des procédures de sélection, de décision et de gestion des opérations, en les adaptant mieux à la taille et à l’objet des actions financées ;
8. créer une instance d’évaluation du PIA, interministérielle et indépendante.

> Lire et/ou télécharger le rapport de la Cour des comptes : Le programme d’investissements d’avenir.

Communiqué de l’UFR de philosophie de l’université de Rennes (Academia, 28 novembre 2015)

Communiqué de l’UFR de philosophie de l’université de Rennes - Academia, 28 novembre 2015, relayé par Sauvons L'Université, 30 novembre 2015.

L’UFR de philosophie de l’université de Rennes a demandé à l’équipe qui anime le carnet "Academia" de publier ce communiqué. On ne nous a rien demandé du tout mais on le publie nous aussi quand même, et volontiers encore. Avec la même interrogation que la rédactrice d’Académia (voir à la fin du billet). C’est vrai, quoi : si même les Zexcellents avec plein d’IUF, ceux qui ont "joué les bons élèves de la COMUE" (ils le disent eux-mêmes), se retrouvent tellement à poil qu’ils se résolvent à faire grève... euh, là je ne sais plus : cela veut-il dire qu’on a touché le fond ou qu’il y a quelque raison d’espérer ?
Lire sur le site

La présidence de l’Université de Rennes 1 a refusé d’ouvrir, au nom de la politique d’austérité budgétaire, les deux postes de maître de conférences que nous devions proposer cette année au recrutement. Il ne s’agit nullement de création de postes, mais du remplacement de collègues partis en retraite. Ils avaient été profilés l’un en Philosophie des sciences humaines/philosophie politique, l’autre en Philosophie allemande contemporaine. Depuis 5 ans, notre UFR a perdu 30 % de ses enseignants-chercheurs, pour un effectif qui se trouve désormais réduit à 8, alors même que nos effectifs étudiants sont stables, et que nous avons ouvert, dans le même temps, une nouvelle formation MEEF (pour la préparation des concours du recrutement du second degré) et un master tripartite Rennes/Sherbrooke (Canada)/Curitiba (Brésil). Cette décision menace non seulement tous les projets pédagogiquement ambitieux que nous nourrissions (comme la création d’une licence philo-socio avec nos collègues sociologues de Rennes 2, projet bien avancé), mais aussi notre effort pour proposer un enseignement philosophique aux étudiants des autres disciplines. Elle menace surtout le fonctionnement même de notre UFR : notre maquette a été conçue pour un effectif de 11 enseignants-chercheurs. Des domaines entiers de la recherche philosophique ne sont plus représentés dans notre offre de cours. Cette situation nous oblige à recourir de plus en plus à des vacataires extérieurs, des enseignants du secondaire certes excellents, mais dans une proportion qui menace directement la cohérence même de l’équipe pédagogique. Notre équipe de recherche, très dynamique, bien notée, comportant durant la même période pas moins de trois membres de l’IUF, a pourtant joué les bons élèves de la COMUE naissante, en faisant le choix ambitieux d’une fusion avec l’équipe du CAPHI de l’Université de Nantes pour constituer un grand pôle de recherche attractif dans le grand Ouest et gagner en visibilité internationale. Loin d’en être récompensée, elle se trouve, elle aussi, directement affaiblie par les décisions successives de notre présidence. Les tâches administratives, toujours plus nombreuses (je ne parle même pas des “stages de management” qu’ils veulent nous imposer) se concentrent sur un nombre toujours plus réduit de personnes et nous asphyxient lentement.

Cette situation est inacceptable :
1°) pour nos étudiants, qui ont droit à une formation philosophique complète et de qualité
2°) pour nous-mêmes, enseignants-chercheurs de l’UFR, qui n’avons pas les moyens de nos ambitions en termes de recherche et en termes pédagogiques
3°) pour tous nos jeunes collègues docteurs, en quête d’un poste à l’Université, aux dossiers particulièrement brillants et qui voient peu à peu toutes les possibilités se fermer, du fait de cette politique de non-renouvellement des postes de ceux qui partent en retraite.

Notre colère s’adresse à deux niveaux :
1°) au niveau de la politique spécifique de la présidence de l’Université qui, dans ce contexte de pénurie budgétaire, a systématiquement fait le choix d’arbitrer au détriment de la philosophie, dans la répartition des efforts. Aucun autre département n’a été ainsi soumis à une réduction de 30 % de ses effectifs, ce qui a désormais pour effet de menacer directement l’existence même d’une offre de formation et de recherche de qualité à l’échelle de la région Bretagne. Tout aussi insupportable est le mépris affiché par la présidence qui n’a, à ce jour, répondu à aucune des lettres de protestation que nous lui avons envoyées.
2°) au niveau de la politique universitaire nationale : la LRU, imposée par Sarkozy et qu’on nous vante comme un grand succès, a eu pour principal effet de limiter drastiquement le nombre de postes d’enseignants à l’université, alors même que le nombre d’étudiants connaissait un accroissement important ; et derrière les promesses de campagne de Hollande d’un effort sans précédent en direction de la jeunesse et la proclamation par le gouvernement d’une stabilité budgétaire pour l’enseignement supérieur, la réalité est celle d’un appauvrissement généralisé de la formation universitaire, puisque la seule variable d’ajustement pour atteindre les objectifs budgétaires est la réduction de la masse salariale du personnel enseignant. Ainsi, dans notre seule université, les chiffres parlent : en 2015, il y a eu, à l’Université de Rennes 1, 78 postes vacants, dont 58 publiables, et parmi lesquels 36 seulement ont été ouverts, soit un total de 42 postes non pourvus ; en 2016, il y a 61 postes vacants, parmi lesquels 44 publiables, et seuls 19 seront ouverts, soit le même total de 42 non pourvus.

Pour toutes ces raisons, les enseignants-chercheurs de l’UFR de philosophie seront en grève les jeudi 3 et vendredi 4 décembre 2015, à l’unanimité, pour la première fois depuis des temps immémoriaux.”

(Commentaire des derniers mots par la rédactrice d’Academia : mais n’ont-ils donc pas fait grève en 2009 ? Croyaient-ils que leurs bonnes notes allaient les sauver ?)

26/11/2015

A qui sert leur guerre ? (appel et pétition)

 A qui sert leur guerre ?,Libération, 25 novembre 2015.         

Aucune interprétation monolithique, aucune explication mécaniste n’élucidera les attentats. Faut-il pour autant garder le silence ? Beaucoup jugent – et nous les comprenons – que devant l’horreur de l’événement, seul le recueillement serait décent. Mais nous ne pouvons pas nous taire, quand d’autres parlent et agissent pour nous : nous entraînent dans leur guerre. Faut-il les laisser faire, au nom de l’unité nationale et de l’injonction à penser comme le gouvernement ?

Car ce serait la guerre, désormais. Auparavant, non ? Et en guerre pour quoi : au nom des droits de l’homme et de la civilisation ? En réalité, la spirale dans laquelle nous entraîne l’Etat pompier-pyromane est infernale. La France est en guerre continuellement. Elle sort d’une guerre en Afghanistan, lourde de civils assassinés. Les droits des femmes y sont toujours bafoués, tandis que les talibans regagnent chaque jour du terrain. Elle sort d’une guerre en Libye qui laisse le pays ruiné et ravagé, avec des morts par milliers et des armes free market qui approvisionnent tous les djihads. Elle sort d’une intervention au Mali. Les groupes djihadistes liés à Al-Qaida ne cessent de progresser et de perpétrer des massacres. A Bamako, la France protège un régime corrompu jusqu’à l’os, comme au Niger et au Gabon. Les oléoducs du Moyen-Orient, l’uranium exploité dans des conditions monstrueuses par Areva, les intérêts de Total et de Bolloré ne seraient pour rien dans le choix de ces interventions très sélectives, qui laissent des pays dévastés ? En Libye, en Centrafrique, au Mali, la France n’a engagé aucun plan pour aider les populations à sortir du chaos. Or il ne suffit pas d’administrer des leçons de prétendue morale (occidentale). Quelle espérance d’avenir peuvent nourrir des populations condamnées à végéter dans des camps ou à survivre dans des ruines ?

La France prétend détruire Daech ? En bombardant, elle multiplie les djihad‎istes. Les « Rafale » tuent des civils aussi innocents que ceux du Bataclan. Comme en Irak, certains de ces civils finiront par se solidariser avec les djihadistes : ces bombardements sont des bombes à retardement.

Daech est l’un de nos pires ennemis : il massacre, décapite, viole, opprime les femmes et embrigade les enfants, détruit le patrimoine mondial. Dans le même temps, la France vend au régime saoudien, pourtant connu pour financer des réseaux djihadistes, des hélicoptères de combat, des navires de patrouilles, des centrales nucléaires ; l’Arabie saoudite vient de commander trois milliards de dollars d’armement ; elle a réglé la facture des deux navires Mistral, vendus à l’Egypte du maréchal Al Sissi qui réprime les démocrates du printemps arabe. En Arabie saoudite, ne décapite-t-on pas ? N’y coupe-t-on pas les mains ? Les femmes n’y vivent-elles pas en semi-esclavage ? Engagée au Yémen au côté du régime, l’aviation saoudienne a bombardé les populations civiles, détruisant au passage des trésors architecturaux. Bombardera-t-on l’Arabie Saoudite ? Ou bien l’indignation fluctue-t-elle selon les alliances économiques de l’heure ?

La guerre au Djihad, dit-on martialement, se mène en France aussi. Mais comment éviter que ne sombrent des jeunes issus en particulier des milieux populaires, s’ils ne cessent d’être partout discriminés, à l’école, à l’embauche, dans l’accès au logement ou dans leurs croyances ? Et s’ils finissent en prison. En les stigmatisant davantage ? En ne leur ouvrant pas d’autres conditions d’existence ? En niant leur dignité revendiquée ? 

Nous sommes ici : la seule manière de combattre concrètement, ici, nos ennemis, dans ce pays devenu le deuxième vendeur d’armes mondial, c’est de refuser un système qui, au nom du profit à courte vue, produit partout plus d’injustice. Car la violence d’un monde que Bush junior nous promettait, il y a quatorze ans, réconcilié, apaisé, ordonné, n’est pas née du cerveau de Ben Laden ou de Daech. Elle pousse et prolifère sur la misère et les inégalités dont, année après année, les rapports de l’Onu montrent qu’elles s’accroissent, entre pays du Nord et du Sud, et au sein des pays dits riches. L’opulence des uns a pour contrepartie l’exploitation et l’oppression des autres. On ne fera pas reculer la violence sans s’attaquer à ses racines. Il n’y a pas de raccourcis magiques : les bombes n’en sont pas.

Lorsque furent déclenchées les guerres d’Afghanistan et d’Irak, nos mobilisations ont été puissantes. Nous affirmions que ces interventions sèmeraient, aveuglément, le chaos et la mort. Avions-nous tort ? La guerre de F. Hollande aura les mêmes conséquences. Il est urgent de nous rassembler contre les bombardements français qui accroissent les menaces et contre les dérives liberticides qui ne règlent rien, mais contournent et nient les causes des désastres. Cette guerre ne se mènera pas en notre nom.

Premiers signataires :
Ludivine Bantigny (historienne), Emmanuel Barot (philosophe), Jacques Bidet (philosophe), Déborah Cohen (historienne), François Cusset (historien des idées), Laurence De Cock (historienne), Christine Delphy (sociologue), Cédric Durand (économiste), Fanny Gallot (historienne), Eric Hazan (éditeur), Sabina Issehnane (économiste), Razmig Keucheyan (sociologue), Marius Loris (historien, poète), Marwan Mohammed (sociologue), Olivier Neveux (historien de l’art), Willy Pelletier (sociologue), Irène Pereira (sociologue), Julien Théry-Astruc (historien), Rémy Toulouse (éditeur), Enzo Traverso (historien).


>>
Pour signer la pétition en ligne : https://www.change.org/p/a-toutes-et-tous-a-qui-sert-leur-guerre?

- page 1 de 189

Oh ! Des thèmes !

■ La phrase du moment ■

« Resistenza e ri-esistenza, e esistere due volte »  [La résistance est une ré-existence. Résister, c'est exister deux fois].
Erri de Luca (La Parisienne Libérée : "Resistenza ! Erri de Luca").

Soutien aux réfugiés syriens

Appel à rassemblement de soutien aux réfugiés syriens en procès le vendredi 22 janvier 2016 à 9h, pour le rendu du verdict, devant le tribunal d'instance, 40 avenue Camille Pujol à Toulouse. En savoir + ici, et et encore .

♦ Chiffre(s) du moment ♦

« En 2011, 10 367 décès par suicide ont été enregistrés en France métropolitaine. Au sein de l’Europe, la France se situe dans le groupe des pays à fréquence élevée de suicide avec un taux standardisé global de 17,9 pour 100 000 habitants, soit nettement au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (11,7 pour 100 000 habitants en 2011) ». Source : INSEE.

● Quelques Pétitions ●

A qui sert leur guerre ?
Soutien aux réfugiés syriens à Toulouse
Contre la loi sur le renseignement
Contre la Directive européenne sur le secret des affaires
Contre le traité transatlantique (Stop TAFTA)
▪ Contre l'interdiction du voile à l'université
▪ Pour la sauvegarde de la zone humide du Testet !
Soutien aux enseignants précaires de l'Université du Mirail
Des vaccins sans aluminium (E3M)
Non à la privatisation du domaine public par la BNF
▪ Pour l'égalité des droits entre jeunes chercheurs
Pour les 50000 précaires de l'ESR
▪ Roms : la commune humanité bafouée
▪ Contre le désengagement de l"Etat face aux situations d'urgence sociale
▪ En finir avec l'enfermement des enfants étrangers
▪ Pour un miel et la protection de l'apiculture sans OGM
▪ Solidarité avec les universitaires et chercheurs de la Manouba
▪ Manifeste Contre le dépouillement de l'école
▪ Soutien à l'action du GPS

LRU : "Tout savoir en une heure" (conférence filmée)

"Du processus de Bologne à la L.R.U., une catastrophe annoncée", tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la marchandisation de la connaissance à l'échelle européenne et mondiale...  Une conférence de Geneviève Azam, enseignante-chercheure en économie à l'université Toulouse 2-Le Mirail, membre du conseil scientifique d’Attac, le 23 mars 2009 à l'UTM (initiée par l'AG des personnels de Toulouse 2, ouverte à toutes et tous). Texte de la conférence disponible ici.